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Pastoralisme, élevage ovin et prédation dans le sud-est de la France

Pastoralisme, élevage ovin et prédation dans le sud-est de la France

Edmond Tchakérian (IE), Jean-François Bataille (IE), Marc Dimanche (SIME), Jean-Pierre Legeard (CERPAM)

1. IMPORTANCE DE L'ELEVAGE OVIN

1.1 Des régions avec une forte spécificité pastorale

Si l'on définit le pastoralisme comme des modes d'élevage qui s'appuient en partie ou totalité durant la campagne sur l'utilisation par le pâturage d'espaces dits naturels, l'importance de ces pratiques est manifeste dans les régions du sud de la France. Les surfaces toujours en herbe peu productives ou parcours y sont nettement majoritaires dans la surface fourragère des exploitations d'élevage à l'échelle de ces régions (voir graphique 1) : 71% en Provence-Alpes- Côte d'Azur (PACA), 65% en Languedoc-Roussillon par exemple.

Graphique 1 : Répartition de la surface fourragère des exploitations d'élevage à l'échelle de quelques régions. Source Agreste. Recensement Agricole 2000.

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A ces surfaces exploitées individuellement il convient de rajouter les surfaces collectives, d'estive en particulier, qui multiplient de façon très significative l'importance de ces espaces. Aux 255 000 ha de parcours recensés dans les exploitations d'élevage en PACA (RA 2000), si l'on associe les espaces pastoraux collectifs on aboutit à 730 000 ha de parcours, soit 63% de la surface agricole et pastorale de la région ! Ces quelques données situent le poids régional du pastoralisme à l'échelle des territoires et des exploitations d'élevage, en termes d'occupation et d'entretien de ces espaces.

1.2 Des élevages ovins à dominante pastorale

Très logiquement, les élevages ovins de ces régions ont des systèmes techniques significativement fondés sur l'usage des surfaces pastorales. En ovin viande, si l'on considère la France des élevages « professionnels » et les principaux systèmes fourragers pratiqués, on constate la très forte dominante, sinon l'exclusivité, « pastorale » des élevages du Sud Est de la France, des Pyrénées et des Causses au Sud du Massif Central (Institut de l'Elevage, 2002)1. Cela concerne des élevages qui utilisent des parcours privés, individuels, et/ou des parcours collectifs plus ou moins éloignés de leur base, puisque cela inclut les élevages qui transhument.

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Carte 1. Répartition des exploitations ovin viande par système d'élevage, à l'échelle des petites régions agricoles (Source Agreste RA 2000 et Institut de l'Elevage).

Le rôle stratégique des parcours, dans des régions où les surfaces « de qualité », en particulier mécanisables, sont limitées, est illustré par le chargement rapporté à l'ha de Surface Fourragère Principale (hors parcours) de ces élevages à dominante pastorale, chargement qui peut atteindre en moyenne près de 5 UGB (Institut de l'Elevage, 2002). En fonction des disponibilités et des structures foncières, des conditions pédo-climatiques, du système d'élevage adopté, si la nature et les modalités d'utilisation de ces surfaces pastorales peuvent être assez différents suivant les exploitations, l'apport des ressources pastorales est donc fréquemment primordial. A la fois en termes de volumes (quantité de matière sèche) et de saisonnalité (périodes où ces ressources peuvent être utilisées).

Une approche de 3 exploitations types de PACA (Réseau d'élevage,2003) situées en zone préalpine, montre que le % du nombre de jours de pâturage sur parcours à l'échelle de l'année, en complément ou pas des prairies ou de la bergerie, est supérieur à 50% et jusqu'à près de 80% dans certains cas, estive comprise.

Graphique 2. part des différentes ressources (en % de jours sur l'année) pour 3 cas-types

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Dans les systèmes d'élevage ovin du Sud-Est, le pâturage est réalisé sous diverses formes, les cas extrêmes étant d'un côté le « tout clôture » et de l'autre le « tout gardiennage ». Le plus souvent il y a association des 2 modes au sein de la même exploitation :

en parcs clôturés (clôtures fixes ou mobiles) : sur les prairies (plutôt à l'automne, pour la pâture du regain) et, souvent, sur les parcours jugés « de qualité », à statut foncier stabilisé et proches de l'exploitation,

avec gardiennage : en estive bien sûr mais aussi sur les parcours à statut foncier précaire ou encore peu productifs, utilisés très occasionnellement ou encore à relief très contrasté ou très embroussaillés ou boisés et considérés comme difficiles à clôturer ou comme insuffisamment intéressants pour y réaliser des parcs .

En zone où la menace des prédateurs est forte, se pose en particulier la question de la sécurité en parcs et même en gardiennage dans des espaces à « visibilité réduite ».

1.3 Des élevages en majorité spécialisés

Autre caractère remarquable des systèmes ovins viande des régions du Sud-Est : la dominante « systèmes spécialisés» que l'on ne retrouve nulle part ailleurs à ce niveau (voir carte 2).

Pour expliquer cet état de fait on peut avancer entre autres explications :

certes la longue histoire de l'élevage ovin dans les régions concernées

mais aussi le fait qu'il se retrouve aujourd'hui dans des secteurs où les alternatives pour d'autres productions sont rares (voir importance des parcours).

Carte 2. Répartition des exploitations ovin viande en fonction des combinaisons de productions, à l'échelle des petites régions agricoles (Source Agreste RA 2000 et Institut de l'Elevage).

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Pour ces exploitations, vu le peu de solutions de repositionnement agricole, «l'ambiance ovine » régionale joue donc un rôle de premier plan. Une production ovine menacée ou insécurisée, à l'avenir jugé plutôt négativement, a des conséquences immédiates sur le développement des exploitations, les reprises, les installations ... et l'économie agricole locale. Et la présence des prédateurs n'est pas sans influence sur cette ambiance ovine.


2. Dynamique récente :

2.1 Parmi les grandes régions ovines, la résistance du Sud-Est

Une autre spécificité de l'élevage ovin viande du Sud-Est réside dans la « résistance » de la production au cours des années récentes, relativement aux autres grandes régions ovines françaises. Sur le graphique 3, la majorité de ces régions a en effet vu le cheptel brebis viande reculer de façon assez notable et continue entre 1993 et 2004: de –13% en Midi-Pyrénées à –23% en Poitou-Charentes. Deux régions ont connu une croissance entre 1993 et 1997-98 puis enregistré un fléchissement mais significativement inférieur à celui des autres grandes régions : Rhône-Alpes et Provence- Alpes-Côte d'Azur. Cela s'est accompagné d'une dynamique de forte concentration et de restructuration des élevages puisque entre 1988 et 2000 la taille moyenne des troupes ovines a cru de 62% en PACA et de 51% en Rhône-Alpes, contre « seulement » 39% à l'échelle de la France entière.

Dans le même temps, de efforts en matière de démarche qualité et d'identification des produits ont été fournis. A titre d'illustration, le label Rouge Agneau de Sisteron en PACA a vu entre 2002 et 2005 le nombre d'éleveurs qualifiés « Label » augmenter de 90% et le nombre d'agneaux labellisés croître de près de 200% (35 000 agneaux en 2005).

Graphique 3. Evolution du nombre de PBC « brebis viande » par région, de 1993 à 2004 (source Office de l'Elevage)

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Même si, à l'image de l'ensemble de l'agriculture, les questions d'avenir sont nombreuses, on peut difficilement considérer la dynamique récente que connaît l'élevage ovin du Sud-Est comme particulièrement négative et fragilisante et, partant, comme la principale cause d'une sensibilité exacerbée au phénomène « loup ».

2.2 Des fonctions territoriales qui se sont affirmées

Dans le contexte pastoral, les systèmes, dits extensifs, sont bien le résultat d'une adaptation des élevages aux conditions du milieu, conditions caractérisées notamment par la relative pénurie de surfaces « intensifiables » ou mécanisables et, à l'opposé, par le présence d'importantes zones (semi-) naturelles de parcours non utilisables, sur le plan agricole, autrement que par le pâturage. Ce dernier favorise la multifonctionnalité de ces espaces : fonction productive (ressources alimentaires pour le troupeau), mais aussi fonction touristique et paysagère, fonction environnementale et de nature, de lutte contre les incendies, etc. via notamment le maintien de l'ouverture des milieux par le pâturage et d'éventuelles interventions de complément.

Le positionnement des élevages pastoraux a notamment été relativement offensif par rapport aux mesures agri-environnementales, en particulier dans le cadre des Opérations Locales Agri-Environnementales (Tchakérian, 2004). Même si le redéploiement pastoral n'a pas attendu les OLAE pour se développer, ces dernières ont souvent servi d'accélérateur et en particulier de support et d'outil pour mettre en relation (pas toujours mais souvent) des attentes différentes sur l'espace, et pour engager des actions collectives. Et il n'a pas été rare, lors de certaines enquêtes, de rencontrer des éleveurs qui appréciaient d'autant plus telle mesure qu'elle nécessitait une adaptation de leur système et que les impacts attendus étaient visibles.

Outre la multiplication d'échanges entre profession agricole, gestionnaires et utilisateurs d'espaces, environnementalistes, collectivités territoriales, cela a aussi conduit, pour optimiser la productivité du travail, à des ajustements d'équilibres entre taille du cheptel, performances zootechniques des troupeaux, système technique et positionnement par rapport au 2nd pilier de la PAC.

Dans quelle mesure la menace du loup et les modifications des pratiques qu'elle peut induire vont-elles remettre en cause ou du moins conduire à re-évaluer le rôle territorial de l'élevage ovin pastoral ? Ce n'est pas la moindre des questions posée par la présence du prédateur.

3. Essais de quantification des élevages ovins actuellement en zones menacées

Dans ce contexte d'un élevage pastoral ayant des rapports actifs et évolutifs avec les espaces naturels et leurs usages, la présence du loup ouvre de multiples interrogations. Une d'entre elles renvoie à l'estimation des effectifs actuellement concernés par cette menace. A partir des inventaires issus du RA 2000, nous avons cherché à évaluer le nombre d'élevages ovins et de brebis situées dans les zones où la présence du loup était avérée. Pour cela les effectifs communaux sont insuffisamment opérationnels vu le secret statistique qui intervient dès que le nombre d'élevages d'une commune est inférieur à 3 unités. Nous avons donc introduit un biais qui consiste à travailler à l'échelle des cantons, en considérant qu'un canton a une présence loup avérée dès qu'il contient une commune de ce type. Cette approche majore probablement les effectifs situés dans le périmètre d'une attaque « avérée » même si elle traduit en partie une menace potentielle ou du moins ressentie comme telle. Un autre biais, dans le sens cette fois d'une minoration des effectifs concernés, réside dans le mode de prise en compte des transhumants : si, pour les élevages « résidents » dans un canton donné, nous avons utilisé les données du RA, pour la transhumance, et vu les sources disponibles, nous avons seulement pris en compte les élevages transhumants originaires de PACA ou (quel que soit leur lieu d'origine) à destination de PACA. Ainsi par exemple, si les élevages de PACA transhumant en Rhône-Alpes ou du Languedoc-Roussillon transhumant en PACA ont été repérés, ceux de Rhône-Alpes ou du Languedoc- Roussillon transhumant en Rhône-Alpes n'ont pas pu être comptabilisés.

Pour tenter de consolider ces chiffres et essayer d'estimer même approximativement ce que représentent les effectifs de brebis qui, à une période au moins de l'année, se trouvent dans des cantons avec présence avérée, nous avons éliminé les doubles comptages au plan global : un élevage résident dans un canton avec présence et transhumant dans un canton avec présence n'est comptabilisé qu'une fois. Toujours sans tenir compte des cheptels concernés par les transhumances « hors PACA » notées ci-dessus, on aboutit aux résultats suivants :

Tableau 1. Cantons avec présence avérée du loup ou pas et élevages ovins et effectifs brebis concernés

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Source : RA 2000, ONCFS, FRGDS PACA.

Si « seulement » 16% des cantons de Rhône-Alpes (hors Loire et Ardèche, où aucune présence de loup n'a été repérée) et PACA ont enregistré une présence avérée du loup, près de 30% des élevages qui résident ou transhument dans ces régions sont concernés et plus de 500 000 brebis (chiffre probablement à réévaluer avec les transhumances non comptabilisées ici). A ces totaux il convient probablement de rajouter près de 50 000 agneaux « coureurs », nés au printemps et qui montent en estive avec les brebis mères. Les effectifs concernés sont donc très loin d'être marginaux, surtout si l'on considère que de nombreux secteurs « sans présence avérée » sont pris en tenaille par des cantons avec présence avérée.

CONCLUSION

Le contexte de l'élevage ovin du Sud Est est en pleine évolution. Redéploiement pastoral et pratiques innovantes, contribution à la durabilité des espaces et des territoires, nouveaux équilibres techniques et économiques ont, entre autres, été des moyens de maintenir une certaine dynamique de filière et d'affirmer les rôles social et technique de l'élevage. Avec des systèmes fortement liés à l'utilisation des surfaces pastorales et des milieux naturels, cet élevage s'inscrit dans une forme de développement en phase à la fois avec une demande de produits identifiés et des attentes plus sociétales. Les incertitudes demeurent et rendent l'avenir incertain : du côté des marchés bien sûr mais aussi du devenir du 2nd pilier par exemple ou des conséquences du découplage des aides.

A cela s'est ajoutée depuis plusieurs années, et c'est un phénomène qui peut prendre de l'ampleur, l'arrivée des loups. Au travers des chiffres présentés, cette arrivée concerne un nombre d'éleveurs ovins et de cheptel brebis très important au plan régional. La présence des prédateurs, loin d'avoir seulement des conséquences considérées par certains d'anecdotiques, peut remettre en question tout un ensemble de pratiques et de systèmes techniques, voire avoir des effets non négligeables sur « l'ambiance » de l'économie de l'élevage ovin. Les moyens de faire face à cette présence constituent bien un des enjeux majeurs du pastoralisme régional.

Bibliographie

Institut de l'Elevage, 2002 – L'élevage bovin, ovin, et caprin au Recensement Agricole de 2000. Novembre 2002, Dossier Economie de l'élevage, 318. 68p.

Réseau d'Elevage Ovins Viande, 2003 – Des systèmes d'élevage ovins viande en Provence- Alpes- Côte d'Azur : Cas-types. Dossier technique, Manosque, OREAM-IE-Chambres d'Agricultures.

Tchakérian E., 2004. Les OLAE et l'évolution des systèmes d'élevage à composante pastorale du sud de la France. Fourrages N°177. pp49-64.

Par Edmond Tchakérian (IE), Jean-François Bataille (IE), Marc Dimanche (SIME), Jean-Pierre Legeard (CERPAM)