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Le loup, une contrainte imposée à l'élevage

Le loup, une contrainte imposée à l'élevage

Par Laurent Garde, CERPAM

Depuis maintenant 14 ans, l'espèce Canis lupus a fait son retour officiel dans les Alpes françaises. La rapidité de sa colonisation et la vigueur de sa démographie montrent que le loup y a trouvé un territoire très favorable. Cette reconquête n'est pas isolée, elle s'inscrit dans une transformation des écosystèmes qui touche, à des degrés divers et des vitesses variables, aussi bien l'Europe que l'Amérique du Nord : l'Espagne, l'Italie, la Norvège, la Suisse, l'Allemagne d'un côté, les Etats des Rocheuses et des Grands Lacs de l'autre, voient se reconstituer des populations de loups avec une rapidité qui surprend jusqu'aux biologistes en charge de leur suivi.

Dans tous les pays européens concernés, l'irruption du loup a provoqué une crise majeure avec l'élevage ovin allaitant, c'est-à-dire producteur d'agneaux. Il suffit d'en discuter avec les éleveurs des différents pays pour prendre conscience qu'il n'y a pas de spécificité française à cet égard. En France, cette crise s'est d'abord manifestée par une polémique virulente sur l'origine des loups en cause. Réintroduction ou retour naturel ? Ecologiquement, il ne subsiste guère de doute sur la capacité d'individus en phase de colonisation à explorer des territoires nouveaux, parfois lointains. Au regard de la législation qui protège le loup, la question d'éventuels « coups de pouce » à une colonisation spontanée n'a plus d'autre intérêt que documentaire. Au-delà d'évidentes maladresses en terme de communication sur le sujet, cette polémique mérite pourtant que l'on s'y arrête pour ce qu'elle nous révèle des perceptions des différents acteurs. La « peur du loup » n'est pas en cause : les éleveurs ne sauraient être seuls héritiers d'une peur ancestrale et irrationnelle dont tous les autres secteurs de la société auraient su se libérer. Une telle thèse n'a-t-elle pas comme premier objet de déconsidérer à l'avance tout argument technique avancé par les éleveurs sur la difficulté de leur confrontation au loup ?

Plus profondément, si le loup n'a pu revenir tout seul aux yeux de très nombreux éleveurs, c'est qu'il est pour eux, au sens le plus direct, impensable1. Les innombrables discussions que l'on peut mener avec des éleveurs dans les différents massifs concernés montrent bien leur stupeur initiale. Impensable, le loup l'est parce qu'il renvoie les éleveurs à un passé de misère et d'oppression. Il symbolise une époque où la féodalité pesait de tout son poids sur la paysannerie. Une époque de misère profonde dans les montagnes surpeuplées des Alpes, en Provence comme en Dauphiné, dans le Comté de Nice comme en Savoie. Fléau parmi d'autres, le loup appartient à la catégorie des épidémies, guerres, disettes qui s'abattaient périodiquement sur les campagnes. Une phrase souvent entendue chez des éleveurs révèle en profondeur cette fracture culturelle : « Ils sont aux 35 heures, et ils veulent nous renvoyer au Moyen-Âge ». C'est pourquoi un certain discours militant renvoyant à un passé idéalisé où la « cohabitation » aurait été la norme n'a aucune chance de faire avancer les choses. D'autant que ce discours, sans percevoir la contradiction, dénonce dans le même souffle l'effort constant de destruction de loups qui était pourtant le contexte premier de cette « cohabitation ».

Une calamité agricole parmi d'autres

Du point de vue de l'élevage, le loup est une calamité agricole parmi d'autres. La différence avec les autres calamités agricoles, c'est que les éleveurs n'ont plus le droit de tenter de s'en affranchir. Le loup, en effet, est porteur aussi des valeurs d'une biodiversité à restaurer. Dans des montagnes profondément dépeuplées par l'exode rural de ceux qui ont fui la misère du passé, il est l'ultime marqueur d'une révolution écologique qui avance sur trois fronts, la fermeture des milieux, le développement des populations d'ongulés sauvages, la colonisation par les grands prédateurs. Pour ceux qui travaillent avec les éleveurs, il reste à développer les outils techniques qui permettent de limiter les effets de cette confrontation imposée, à améliorer les dispositifs administratifs de soutien à l'élevage en terme de protection des troupeaux comme d'indemnisation, enfin à explorer les voies d'une nécessaire adaptation des systèmes d'élevage ovin allaitant à cette nouvelle contrainte appelée à se pérenniser. Pour ce faire, et contrairement à ce qui se dit trop souvent, les enseignements venus d'ailleurs sont rares. En Europe, le loup ne s'était maintenu, pour l'essentiel, que dans des régions d'élevage ovin laitier ou bovin, qui s'inscrivent dans des systèmes socio-économiques archaïques et à coût de main d'œuvre très bas. L'élevage ovin allaitant, pour sa part, ne s'est développé que dans des territoires où le loup a été éradiqué, d'abord dans les Iles Britanniques, ensuite en France, en Scandinavie, sur le plateau de Castille ou dans le Nord de l'Italie : cela ne peut pas être qu'une coïncidence. Il reste donc à construire notre propre expérience, en s'appuyant sur des outils techniques utilisés dans d'autres contextes d'élevage, et en travaillant à les adapter à notre filière ovine. Nous l'écrivions il y a bientôt 10 ans, « le défi posé paraît bien être celui d'une réorganisation en profondeur des systèmes d'élevage extensifs et des usages pastoraux contemporains pour se protéger des prédateurs, alors même qu'aucun pays comparable n'en offre l'exemple aujourd'hui... »2. Il est temps 10 ans après d'examiner comment un tel défi a été relevé. Ni tout blanc, ni tout noir, le présent ouvrage dessine le paysage contrasté des réponses apportées par tous les acteurs concernés à la question de la gestion de la contrainte-loup.

Il convient de rendre hommage aux hommes et aux femmes qui, sur le terrain, font le travail ingrat d'inventer, jour après jour, de nouvelles formes d'élevage capables de supporter la présence des loups : éleveurs, bergers, techniciens pastoraux, agents de l'administration, techniciens d'espaces naturels. C'est d'abord leur expérience, leurs acquis et leurs difficultés qui sont restitués ici. L'ouvrage se présente en trois parties :

La première partie présente le contexte général. Etat des lieux des populations de loup et de l'élevage pastoral dans nos montagnes sèches méditerranéennes, tout d'abord. Etat des lieux de la prédation par les chiens divagants là où la prédation ne saurait être imputée aux loups, ensuite. Etat des lieux, enfin, de la problématique telle qu'elle se présente aux gestionnaires concernés en amont de « l'action d'urgence » que représente la protection des troupeaux : évaluation du risque d'arrivée du loup dans de nouveaux territoires, mobilisation des procédures administratives, caractérisation de la sensibilité au risque-loup des exploitations d'élevage pastoral. Ce travail a nécessité la mise au point d'outils méthodologiques qui peuvent sans trop de difficultés être transférés dans d'autres contextes.

La deuxième partie permet de dresser un bilan des actions de protection des troupeaux. Le « diagnostic vulnérabilité » permet de proposer un outil d'expertise facilitant la mise en œuvre des moyens de protection. La combinaison de ces moyens de protection sous forme d'un « schéma de protection » relativement standardisé, tel qu'il est proposé aux éleveurs sous forme contractuelle, fait ensuite l'objet d'un bilan : intérêt, efficacité, limites, difficultés rencontrées. L'accent est mis sur l'insertion de la fonction « protection des troupeaux » dans le système pastoral considéré comme un ensemble devant assurer simultanément des fonctions productives et environnementales. Sans oublier les profondes évolutions du métier pour ceux qui mettent en œuvre cette fonction nouvelle : bergers, aide-berger. En complément, une réflexion est menée sur l'indemnisation des pertes qui représente in fine le meilleur indicateur de l'efficacité et des limites des moyens de protection.

La troisième partie, enfin, propose une première évaluation dans la durée de l'impact de ces mesures sur les systèmes ovins pastoraux. En alpage l'été, comme dans le territoire pastoral des exploitations tout au long de l'année, l'évaluation porte sur l'alourdissement des charges de travail, l'impact environnemental, enfin les conséquences sur les objectifs zootechniques des éleveurs. Ce travail d'évaluation permet de cerner les stratégies mises en place par les éleveurs et les bergers dans leur recherche, évolutive, du meilleur compromis entre protection du troupeau et maintien d'une bonne gestion pastorale. En conséquence, deux pistes d'action prioritaires sont identifiées pour l'avenir afin d'améliorer les itinéraires techniques de protection : les chiens de protection, d'une part, et les parcs de pâturage, associés ou non au gardiennage, d'autre part. Sans oublier la nécessité dès aujourd'hui de travailler sur la protection des bovins.

Ces trois parties sont ponctuées par les analyses portées par les discutants scientifiques qui ont encadré ce colloque. En prenant de la hauteur, en apportant une vision synthétique, et en resituant la problématique dans un contexte sociétal, ils assurent la cohérence du propos et consolident son orientation générale : fournir les pistes pour améliorer dans l'avenir les politiques de protection des troupeaux, mais aussi élargir la réflexion sur la capacité d'adaptation de l'élevage pastoral à la « contrainte loup », avec toutes les questions que cela pose en terme de territoire.

1/ Garde L., 2007 - Loup et élevage, quand le présent revisite le passé. Le loup en Europe du Moyen Âge à nos jours, coll., Université de Reims Champagne-Ardenne, 9 et 10 novembre 2006, à paraître.

2/ Garde L., 1998 – Loup et pastoralisme. Ministère de l'Environnement et CERPAM, 46 p.